Quel avenir pour le travail ? Synthèse du rapport phare du centenaire de l'OIT

Quel avenir pour le travail ? Synthèse du rapport phare du centenaire de l'OIT

Quel avenir pour le travail ? Synthèse du rapport phare du centenaire de l'OIT

  

Le 22 janvier 2019 marquait le lancement de l’année du centenaire de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et avec lui, la publication de son rapport historique sur l’avenir du travail. Ce rapport, véritable choc, a pour ambition de changer les mentalités, les politiques et les actions. Son titre refléte cette idée : « Travailler pour bâtir un avenir meilleur ».

Rédigé par une commission indépendante de 27 membres regroupant des personnalités du monde des affaires, de syndicats (Philipp Jennings, ex Secrétaitre général d'Uni Global Union et membre du board du Global Compact des Nations Unies), de groupes de réflexion (Alain Supiot, professeur de Droit au Collège de France), ainsi que d'organisations gouvernementales et non gouvernementales, sous la houlette de ses deux coprésidents, le Président de la République d’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, et le Premier ministre suédois, Stefan Löfven. Cette commission a été créée en 2017 dans le cadre de l'Initiative du centenaire sur l'avenir du travail de l'OIT. 

Ce rapport est construit autour de 3 parties :

  • Saisir le moment
  • Mettre en oeuvre le contrat social : un programme centré sur l'humain
  • Assumer ses responsabilités 

Parmi les questions clés examinées par la commission figurent les nouvelles formes de travail, les ramifications institutionnelles de la nature changeante du travail, l'apprentissage tout au long de la vie, l'inclusion et l'égalité du genre, la mesure de l'emploi et du bien-être des êtres humains et le rôle de la protection sociale universelle dans un avenir de travail stable et équitable.

Le travail en souffrance

La Commission dresse un bilan mitigé de la situation du travail dans le monde : 200 millions de personnes n’ont pas d’emploi ; 300 millions de travailleurs ne survivent qu’avec quelques dollars par jour ; presque la moitié des travailleurs occupent des emplois vulnérables ; 150 millions d’enfants travaillent ; les inégalités augmentent ; les disparités persistent entre les sexes ; le changement démographique ; la transformation numérique ; les milliards de personnes qui ne bénéficient pas de protection sociale convenable.

Pour pallier à ce bilan alarmant, le rapport propose à l'horizon 2030 un programme d’action pour l’avenir du travail centré sur l’humain, qui renforce le contrat social en plaçant les hommes et les femmes et le travail qu’ils accomplissent au centre de la politique économique et sociale et des pratiques des entreprises.

Ce programme repose sur trois domaines d’action qui, ensemble, engendreraient de la croissance, de l’équité et de la durabilité pour les générations présentes et futures. Il formule une série de propositions visant à :

1/ Accroître l’investissement dans le potentiel humain

Le rapport préconise ainsi :

  • La reconnaissance officielle d’un droit universel à l’apprentissage tout au long de la vie et la mise en place d’un système efficace de formation permanente : des évolutions dans l’organisation du travail aux nouvelles technologies qui se fraient un chemin dans les fermes, les usines et les bureaux, le changement est une caractéristique constante du monde du travail. Pour tirer parti des transformations en cours afin d’ouvrir des portes et de créer des opportunités de développement humain, il faut que les travailleurs aient droit à l’apprentissage tout au long de la vie;
  • L'investissement dans les institutions, les politiques et les stratégies qui accompagneront les individus dans les transitions futures du travail : la vie professionnelle a toujours impliqué des transitions: passer de l’école au travail, devenir parents, changer d’emploi, prendre sa retraite. Le défi que posent ces transitions est encore plus difficile à relever en raison des transformations mondiales en cours – technologie, évolution démographique et transition vers une économie à faible émission de carbone. Accompagner les individus dans ces transitions élargira leurs choix et leur procurera la sécurité nécessaire pour faire face au changement notamment les jeunes et les seniors;
  • Le lancement d'un programme de transformation assorti d’objectifs mesurables en matière d’égalité des genres pour l’avenir du travail : l’impératif économique et social de l’égalité des genres ne peut plus être remis en question. Pourtant, malgré les mesures juridiques et institutionnelles visant à interdire la discrimination et à promouvoir l’égalité de traitement et des chances, la désespérante lenteur du changement au cours des dernières décennies met en évidence les obstacles structurels qu’il reste à surmonter. Les femmes doivent toujours s’adapter à un monde du travail façonné par les hommes pour les hommes. Bien que de nombreuses portes se soient ouvertes pour améliorer leur participation au marché du travail, elles continuent d’effectuer les trois quarts de tout le travail de soins non rémunérée;
  • Une protection sociale universelle garantie de la naissance à la vieillesse : la protection sociale est un droit humain et elle est essentielle pour permettre aux travailleurs et à leur famille de gérer les transitions à venir. Face aux transformations en cours qui entraîneront des pertur-bations et des bouleversements, elle libère les travailleurs de la peur et de l’insécurité et les aide à participer au marché du travail. La protec-tion sociale est un facteur productif qui aide les individus et les écono-mies à prospérer. Pourtant, plus de la moitié de la population mondiale n’est toujours pas protégée, une grande partie n’est que partiellement couverte, et les changements dans l’organisation du travail ont créé de nouvelles carences qu’il faut combler36.L’avenir du travail exige un système de protection sociale solide.

2/ Accroître l’investissement dans les institutions du travail

Pour les auteurs de ce rapport, les transformations en cours dans le monde du travail exigent le renforcement et la revitalisation des institutions qui régissent le travail celles ci pourraient passer par :

  • Une garantie universelle pour les travailleurs intégrant les droits fondamentaux des travailleurs : avec un « salaire assurant des conditions d’existence convenables », des limites à la durée du travail et l’assurance de lieux de travail sûrs et salubres: une garantie universelle pour les travailleurs intégrant les droits fondamentaux des travailleurs;
  •  Des mesures qui permettent une autonomie pour le temps de travail répondant aux besoins des travailleurs et des entreprises : au cours de l’histoire, des mesures ont été prises pour limiter et réduire la durée maximale du travail, tout en augmentant la productivité. Cela reste un objectif politique important. Les technologies porteuses de transformation et les changements dans l’organisation du travail posent de nouveaux défis à l’application effective de ces limites. Les technologies de l’information et de la communication, qui permettent de travailler n’importe où et n’importe quand, brouillent la frontière entre temps de travail et temps consacré à la vie privée et peuvent contribuer à allonger la durée du travail. À l’ère du numérique, les gouvernements et les organisations d’employeurs et de travailleurs devront trouver de nouveaux moyens d’appliquer effectivement des limites maximales définies au niveau national en matière de temps de travail, par exemple en établissant un droit à la déconnexion numérique.Trop de travailleurs continuent de travailler un nombre excessif d’heures, ce qui les rend pauvres en temps;
  • Des politiques publiques qui encouragent la représentation collective et le dialogue social : les gouvernements et les organisations d’employeurs et de travailleurs sont parties intégrantes au contrat social, responsables de sa conception et de sa mise en œuvre par le dialogue social. La représentation collective des travailleurs et des employeurs par le dialogue social est un bien public qui est au cœur de la démocratie. Elle devrait être encouragée et promue par des politiques publiques;
  • L'usage de  la technologie en faveur du travail décent et une approche fondée sur le contrôle humain de la technologie : le débat sur la technologie dans l’avenir du travail s’est plutôt concentré sur les questions de création et de destruction d’emplois et sur le besoin de requalification. Le programme centré sur l’humain exige de prêter une attention tout aussi urgente – et complémentaire – au rôle plus large de la technologie dans la promotion du travail décent. La technologie peut libérer les travailleurs des travaux difficiles, de la saleté, de la pénibilité, du danger et de la privation. Les robots collaboratifs, ou «cobots», peuvent réduire le stress lié au travail et les bles-sures potentielles. Mais les processus axés sur la technologie peuvent aussi rendre le travail superflu, ce qui finit par aliéner les travailleurs et retarder leur développement. L’automatisation peut réduire le contrôle et l’autonomie des travailleurs, ainsi que la richesse du contenu du trvail, ce qui entraînerait une déqualification et une baisse de la satisfaction des travailleurs. La mise en valeur du potentiel de la technologie dans l’avenir du travail dépend de choix fondamentaux en matière de conception du travail, dont le recours à des discussions approfondies entre les travailleurs et la direction sur l’"élaboration des postes". 

3/ Accroître l’investissement dans le travail décent et durable 

Le rapport présente le fait que les grandes transformations économiques en cours impliquant les nouvelles technologies, les évolutions démographiques et le changement climatique auront des effets à la fois perturbateurs et transformateurs sur nos économies et sur le travail. Le troisième domaine d’action du programme centré sur l’humain nécessite donc des investissements majeurs qui façonnent et guident ces transformations pour créer du travail décent. Notamment par :

  • Des mesures incitatives pour encourager les investissements dans des domaines clés en faveur du travail décent et durable : dans l'Agenda 2030, la communauté internationale a souscrit à l’objectif du plein emploi et d’un travail décent pour tous, que les pays s’efforcent maintenant d’atteindre par le biais des plans nationaux qu’ils ont élaborés. Dans ce contexte, les experts recommandent vivement d’investir dans les secteurs de l’économie qui revêtent une importance stratégique pour répondre aux incontournables besoins à l’échelle mondiale et tirer parti des opportunités prometteuses de travail décent et durable. L'accent est ainsi mis sur l'investissement dans l’économie du soin, l’économie verte et l’économie rurale ;
  • La refonte des dispositifs incitatifs pour les entreprises et la mise en place d’indicateurs supplémentaires de progrès vers le bien-être, l’environnement durable et l’égalité : ce programme d’investissement doit s’appuyer sur un climat commercial favorable et sur des incitations au financement à long terme. Il s'agit donc de mieux mettre en adéquation l’environnement propice à la réussite des entreprises avec les conditions de mise en œuvre du programme d’action centré sur l’humain. Le secteur privé a ainsi un rôle essentiel à jouer dans la pleine réalisation de ce programme.Il semble nécessaire pour les auteurs de ce rapport d’explorer des mesures novatrices qui obligent les entreprises à rendre compte de l’impact – positif et négatif – de leurs activités sur l’environnement et sur les sociétés dans lesquelles elles opèrent. 

Prendre la responsabilité au sérieux

La dernière partie du rapport se concentre sur la mission de l'OIT, la cohérence des politiques et l'atteinte de l'Agenda 2030 et des Objectifs de Développement Durable (ODD) en particulier l'objectif numéro 8 sur le travail décent et la croissance économique. Ainsi pour réaliser le programme d'action, le rapport recommande à tous les pays d’établir des stratégies nationales pour l’avenir du travail, en s’appuyant sur les institutions existantes de dialogue social ou, si nécessaire, en en créant de nouvelles. Ces stratégies devraient mettre en œuvre les recommandations formulées dans le rapport, en tenant compte des circonstances nationales spécifiques. Pour parvenir à un dialogue inclusif, il faut, d’une part, prendre en compte les diverses réalités des entreprises, des lieux de travail et des communautés locales et, d’autre part, transcender les frontières pour saisir les dimensions internationales des débats et les avantages de l’échange d’idées.

Les experts du rapport insiste exprime des inquiétudes quant aux menaces qui pèsent sur le multilatéralisme et recommande afin de contribuer à inverser la tendance « d’établir des relations de travail plus systémiques et plus étroites entre l’OMC, les institutions de Bretton Woods et l’OIT. » . Le rapport insiste grandement sur la cohérence des politiques « les politiques commerciales et financières sont des moyens importants de parvenir au bien-être matériel et au développement spirituel par le travail décent  ».

Le rapport sera examiné par le Conseil d’administration de l’OIT et au cours de la Conférence Internationale du Travail, en juin. L'un des Présidents de la Commission qui a rédigé ce rapport, Stefan Löfven, Premier Ministre suédois, a déclaré : « Le monde du travail connaît de grands changements qui ouvrent de nombreuses perspectives pour plus d’emplois de meilleure qualité. Mais les gouvernements, les syndicats et les employeurs doivent travailler ensemble pour rendre les économies et les marchés du travail plus inclusifs. Un dialogue social de ce type peut contribuer à mettre la mondialisation au service de tous ». Ce rapport sera sans nul doute largement examiné par les Etats, les organisations syndicales mais également par le secteur privé afin que ce centenaire de l'OIT puisse renouer avec l'Esprit de la Philadelphie qui avait présidé l'ordre international au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et ainsi relever l'ensemble des défis de l'avenir du travail.

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Publié le 01 Févr. 2019
  • Droits de l'Homme